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Ma Petite Entreprise Punk. Sociologie Du Système D
Un dossier de Arsène Hic
Réalisé le 17/07/2011

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Texte

Fabien Hein – Ma Petite Entreprise Punk. Sociologie Du Système D – 2011

Label : Kicking Books / Kerosene Special Issues

Sortie: juin 2011

 

Fabien Hein est Docteur en Sociologie et Maître de Conférences à l'université de Metz. Son dada, c'est d'étudier lors de ses nombreux travaux de recherche "les réalités concrètes des pratiques artistiques et culturelles dans le domaine des musiques populaires" (source IRMA). Après avoir été l'auteur de trois ouvrages dédiés aux musiques amplifiées ("Hard Rock, Heavy Metal, Metal. Histoire, Culture Et Pratiquants" – 2003 ; "Le Monde Du Rock. Ethnographie Du Réel" – 2006 ; "Rock Et Religion. Dieu(x) Et La Musique Du Diable" – 2006), l'ancien musicien, manager, roadie et critique musical s'attaque ici à un concept bien particulier que l'on a tous testé au moins une fois avec plus ou moins de réussite : "Le sytème D". Et c'est le groupe Flying Donuts qui s'est prêté au jeu, en fournissant à la demande interviews, coupures presses, photos, flyers d'époque, chroniques, et autres cahiers de comptes, afin de permettre à Fabien Hein d'écrire "Ma Petite Entreprise Punk. Sociologie Du Système D".

Autant vous dire de suite qu'il ne s'agit pas d'un quelconque ouvrage sans démarche de construction et d'analyse. Il s'agit bel et bien d'un ouvrage à la démarche scientifique basé sur une méthodologie universitaire. Et pour les sceptiques, le meilleur moyen de s'en assurer est d'aller faire un tour d'entrée sur l'imposante bibliographie afin d'entrapercevoir les fondements théoriques employés par l'auteur (d'ailleurs c'est un bon réflexe à avoir lorsque l'on décide de décortiquer un travail scientifique, NDLR). Ainsi, pêle-mêle, on peut y retrouver des références à de grands noms connus de (presque) tous tels que Pierre Bourdieu, Emile Durkheim, Friedrich Nietzsche, Claude Lévi-Strauss, mais aussi à des noms peut être plus obscurs aux yeux de néophytes tels que le sont ceux de Joffre Dumazedier, Norbert Elias, Luc Boltanski (et ses phrases à rallonge), Edgar Morin ou encore Marcel Mauss. On peut dès lors être sûr que ce travail, à la fois ethnographique et sociologique, que nous propose Fabien Hein va avoir comme caution scientifique l'étiquette ''Attention ! Travail sérieux !".

Une fois l'assurance d'avoir les deux pieds ancrés dans un paradigme scientifique reconnaissable et reconnu, le travail de dissection de cet ouvrage peut débuter… et l'on commence bien évidemment par l'Introduction. Après une accroche ''en entonnoir", la définition du terme "système D" est déployée. Outre le fait que la lettre ''D'' de "système D" renvoie au "d" de "débrouille", de "démerde", de "don" ou encore de "dynamique", il s'agit surtout d'une "disposition humaine tendue vers la résolution de problèmes pratiques" (p. 9) inhérente à un cadre interprétatif réel et concret, c'est-à-dire à un contexte déterminé, ici, la scène punk rock. Pour Fabien Hein, il s'agit certainement du meilleur exemple possible puisque, d'après ses propres mots, le punk rock "a érigé le système D en valeur cardinale" (p. 9).

En effet, après avoir présenté un historique concis de la scène punk rock depuis son émergence à New-York en 1975, révélé la puissance que cette scène a eu auprès d'individus n'ayant jamais pris de cours de solfège, et rétablit une certaine vérité sur le sens du mot "punk" via des propos tenus par les membres du groupe britannique Crass ("Il est grand temps de saisir qu'être punk consiste à faire par ses propres moyens. A être créatif et non pas destructif", p. 10), Fabien Hein complète sa préface en introduisant son étude de cas exemplifiant sa thèse de recherche qui est ''de présenter précisément la réalité d'un régime d'action marqué par le système D" (p. 11).

Le plan de cet ouvrage organisé en trois temps est simple, mais chaque page regorge d'anecdotes, de photos, de tranches de vie et autres infos (la mise en page est vraiment excellente) gracieusement fournies par les Flying Donuts, afin de coller au plus près de la notion de système D et de sa réalité quotidienne. Ainsi, cette enquête s'articule d'abord autour du chapitre "Dynamiques de l'Expérience" pour lequel les individualités génèrent et font vivre un collectif, pour ensuite se focaliser sur la notion même de "système D" à l'intérieur d'un collectif constitué, avant de se centrer, dans un dernier temps, autour de l'idée qu'une fois constitué et possédant une démarche de construction et de production, un groupe de punk rock se transforme par la force des choses en ''une petite entreprise punk" (p. 11).

 

Le chapitre premier retrace donc les vies musicales respectives des membres de Flying Donuts de leurs débuts jusqu'à l'existence du trio en tant qu'entité ''groupe punk rock" demeurant présent sur le devant de la scène depuis plus de 15 ans. On découvre dès lors les biographies de Jérémie, de Benjamin et d'Emmanuel, leur influences musicales singulières et communes (Nirvana, AC/DC, Foo Fighters, Les Sheriff, RHCP, Ramones, Metallica…) et leurs rôles respectifs au sein de la formation Flying Donuts. A titre de mise en bouche, Jérémie est le timide de la bande sur scène, mais c'est de lui que vient l'écriture des brûlots des différents opus du combo. Benjamin est l'homme de l'ombre qui manage la vie hors-scène du trio. Enfin, Emmanuel est l'autodidacte, la "force discrète" (p. 16) et le logisticien de Flying Donuts.

Mais trois individualités ne font pas un collectif parce qu'elles sont simplement réunies. Un liant est nécessaire à l'osmose d'un groupe social et à sa pérennité temporelle. C'est ce que s'attache à mettre en lumière Fabien Hein dans la suite de ce chapitre premier en exemplifiant ''Ce qui détermine le collectif" (le rôle prépondérant des parents Dalstein, l'importance du grand frère – Jérémie – sur le cadet de la famille – Benjamin, les premiers émois musicaux – et surtout l'album ''Nevermind'' de Nirvana), en dégageant ''Ce qui fait tenir le collectif" (les répétitions pour se parfaire, les modèles pour s'identifier en tant que groupe punk rock, la coordination des aspirations individuelles), et pour finir en développant ''Ce qui renforce le collectif" (allant du dépucelage scénique à la constitution d'un réseau, de grandir d'expériences en expériences, de faire les premières parties à être les têtes d'affiche).

 

Le chapitre deux embraille sur l'idée qu'un groupe plaçant le système D comme clé-de-voûte de son existence impose le fait de produire quelque chose ''sans attendre un hypothétique signal de la part de l'industrie musicale dominante" (p. 41). Et selon Fabien Hein, les deux principaux éléments de production du collectif Flying Donuts ne sont autres que le fait de créer des disques dans un premier temps (de la conception à la distribution) pour les mettre à l'épreuve de la scène par la suite.

Le disque y est décrit comme une "matérialité" de la musique, vectrice de ce que l'auteur appelle une ''surface sociale" (p. 41). Et pour un groupe qui exerce en dehors d'une "industrie musicale dominante", la production implique soit l'autoproduction, soit la coproduction. En effet, les valeurs de coopération et de solidarité inhérentes à la scène punk, mais aussi ici au soutien de la sphère familiale du combo, sont en corrélation avec le peu d'investissements extérieurs (à cette sphère) qui y sont déployés, de part ''la faiblesse relative du marché punk rock français'' (p. 42). On est en plein dans le DIY (''Do-It-Yourself"). Cela explique notamment la présence parfois d'une foultitude de labels à l'origine d'une seule production punk rock, permettant à la fois de scinder les coûts de productions tout en favorisant dans le même temps la promotion du réseau de cette scène. Le meilleur exemple est peut être le "Split CD" impliquant au moins deux groupes et leurs réseaux respectifs. A Fabien Hein de préciser que ''cette forme d'investissement classique constitue le témoignage objectif d'une économie aussi ingénieuse que coopérative au sein de la scène punk rock" (p. 42).

Ce qui est sûr, au final, c'est que la recherche d'un label, gros de préférence, fait partie de l'évolution recherchée par un groupe de musique. Fabien Hein rentre dans les détails, les questionnements et les péripéties propres à cette forme de concrétisation. Pour ma part je ne m'étendrai pas plus sur cette partie de Ma Petite Entreprise Punk. Sociologie Du Système D, car un résumé éluderait à coup sûr la richesse de presque 20 pages de la vie du groupe jusqu'à la signature du combo au sein du label toulousain Kicking Records, préférant au passage me focaliser un temps sur la promotion scéniques de leurs productions.

Voici donc l'autre grand versant de la carrière d'un groupe de rock : passer l'épreuve du feu en montant sur scène. C'est bien beau d'arriver à sortir un album (la matérialité de la chose), mais il est aussi essentiel d'être visibles auprès d'un public, que l'on a tous été au moins une fois. Et que veut un public ? Et bien que le groupe sur scène se donne comme si c'était son premier ou son dernier concert, en gros (pour paraphraser Fabien Hein) qu'il aille "au charbon" (p. 58), et que cela ne soit pas trop loin de chez soi non plus. Cela implique donc un triptyque ''service après vente – service de prévente – service de distribution" de la part du groupe pour agrandir sa surface sociale, et cela exige de se déplacer en permanence (ou autant que possible) de villes en villes. Et l'on y retrouve la notion de système D dans le sens où, outre le fait d'être directement au contact de son public sur scène et aux points ventes dans les salles et autres bars, il faut s'employer à trouver de nouveaux débouchés (salles, clubs privés, bars, MJC, squats…) où jouer avec en main de la nouveauté (importance de sortir des albums fréquemment). C'est ce que l'auteur traduit par "l'écart considérable [qui] sépare la volonté de donner des concerts et la possibilité effective d'en donner" (p. 58). Ce n'est pas une chose aisée à la vue des informations incluses dans cet écrit.

Vous trouverez dans cette partie de l'ouvrage de nombreux tableaux récapitulant les répartitions de concerts par région, par départements, selon la taille des communes, par pays… Il s'agit donc d'un ensemble de données sociologiques et économiques assez complètes qui peuvent servir de base à un groupe qui décide de se lancer dans l'aventure d'une tournée sous l'égide du système D. Vous y trouverez également des anecdotes de voyages plutôt croustillantes, notamment celle de leur concert à Saint Etienne avec l'organisateur ''chelou'' qui les invite à dormir dans sa cave… Mais ce qui ressort en filigrane c'est l'idée que le système D est un système où l'incertitude et l'adaptation aux conditions de l'instant sont présentes continuellement. Par ailleurs, une autre chose qui ressort est que l'endossement de plusieurs rôles sociaux (exemple de Benjamin qui est batteur et bookeur) est une qualité à développer dans ce type de système, autant qu'il est primordial de nouer de nouveaux contacts ou d'entretenir les anciennes relations (i.e. Emo Glam Connection).

Ce deuxième chapitre est clôturé par ''la grammaire du système D" comprenant, sous une forme cyclique, 3 étapes distinctes : 1/ "Une série de situations inattendues auxquelles les acteurs sont confrontés en direct et sans différé : l'expérience en tant que telle" ; 2/ "Un cadre interprétatif de la situation qui disposent les acteurs à imaginer des réponses à un ensemble de situations problématiques : le système D (DIY)" ; 3/ "Un régime d'engagement concret : l'autoproduction – la coproduction". Et c'est l'ensemble de ces étapes, réalisé de façon ''volontaire et besogneuse" (p. 87), qui amène Fabien Hein à considérer que Flying Donuts est une "entreprise culturelle" (p. 87).

 

Le troisième et dernier chapitre de "Ma Petite Entreprise Punk. Sociologie Du Système D" est donc la vision qu'un groupe de punk rock fonctionne selon une logique (micro-)capitaliste où le seul vrai diktat qui guide ses membres est le plaisir de faire ce qu'ils font ensemble. Fabien Hein précise que le côté entrepreneurial n'a rien de péjoratif, notamment en citant John Lydon (Sex Pistols, Public Image Ltd) et en affirmant que cette "dimension entrepreneuriale est transversale à toute dynamique culturelle collective" (p. 89).

Il s'agit pour les membres d'un groupe punk se basant sur le système D de répondre par eux-mêmes aux différents problèmes inhérents à l'activité de production (de la création à la commercialisation), plutôt que de déléguer une partie de cette activité à des tierces personnes (management, distribution, édition..).

Au passage, Fabien Hein fait tomber quelques mythes et légendes sur la face cachée d'un groupe de rock. En gros, on ne devient pas le meilleur parce qu'on le décide, mais on le devient à force de travail et d'hectolitres de sueur versés ça et là. Et ça passe par ce que l'auteur appelle ''organiser l'activité". Dans ce sous-chapitre, il décline et développe ce qu'il lui semble essentiel à l'organisation de cette activité. On y retrouve tout ce qui touche à la rationalisation et à la division du travail, aux côtés touche-à-tout des artistes, aux questions de coordination, de pouvoir et de gestion des tensions, à la culture d'entreprise et à sa logique de performance, à la recherche de subventions.

Dans cette logique entrepreneuriale une des finalités est par conséquent de faire que cette activité soit rentable, car cela permet au moins de continuer à vivre son plaisir à défaut d'en vivre. Le raisonnement de l'auteur s'articule autour de trois types de rétributions  présentes dans le domaine culturel lorsque l'on parle de rentabilité (rétributions pécuniaire, professionnelle et symbolique). Du coup, à chaque groupe de déterminer ce qu'il va valoriser pour permettre à toute cette micro économie d'être pérenne sans renier ses fondements idéologiques liés au système D. C'est une partie de l'ouvrage très intéressante car elle démontre que pour toutes les parties (groupes et labels) œuvrant dans le système D rien n'est jamais acquis et définitif, que joindre les deux bouts est une vraie aventure sous le signe de la précarité (scène, merchandising, droit SACEM, endorsement, professionnalisme…), et que "la foi de ce qui en défendent la mémoire et l'éthique, les valeurs essentielles" (NTM, ''Tout N'est Pas Si Facile", 1995) est à réinventer sans cesse. Néanmoins, même si l'auteur reconnaît volontiers que ''du point de vue de la théorie économique moderne une entreprise telle que Flying Donuts s'apparente à un désastre" (p. 111), de part le déséquilibre négatif entre investissements financiers et les retours sur ces investissements, il est une rétribution (la rétribution symbolique) qui fait que le jeu en vaut quelque part la chandelle. Construite autour de "quatre dimensions essentielles étroitement enchevêtrées" (p. 111) – dimensions hédoniste, participative, existentielle et critique – cette rétribution symbolique est très certainement le cœur même de la logique de système D car, pour Fabien Hein, ce type de système ''se présente avant tout comme une attitude, une posture existentielle, un rapport au monde'' (p. 127). Et dans cette philosophie du donnant-donnant, "Flying Donuts vit par le moyen de la scène punk rock et, symétriquement, la scène punk rock par le moyen de Flying Donuts et de toute une multitude d'acteurs du même type" (p. 127).

 

En guise de conclusion de cet ouvrage très complet, et bien qu'ayant certaines facettes un peu plus fastidieuses à lire (je rappelle qu'il s'agit d'un travail typé "recherche universitaire"), Fabien Hein dresse un tableau très captivant d'un monde que l'on côtoie pour la plupart d'entre-nous, mais pour lequel seule la surface de l'iceberg nous était jusque-là vraiment visible. Personnellement, je ne peux que vous conseiller de vous procurer ce Ma Petite Entreprise Punk. Sociologie Du Système D. Plusieurs raisons à ça. En premier lieu, parce que vous allez apprendre des choses, plein de choses. Ensuite, parce que l'illustration et la mise en page font de cet ouvrage un bel objet, ou pour reprendre l'idée de Fabien Hein, que sa ''surface sociale" vaut son pesant d'or. Mais aussi parce qu'à travers ce livre c'est un peut le système D et la scène punk rock que vous faites vivre. Ne vous inquiétez pas, elle vous le rendra bien… ce qui m'amène à la dernière raison qui justifie son achat : vous trouverez une compilation de 20 titres des Flying Donuts, vous permettant au passage de (re)découvrir leurs classiques.

''Le système D est à la fois un marqueur de l'indétermination des choses mais également de l'intelligence humaine. Et en tant que mode d'engagement dans le monde, il offre une manière alternative d'expérimenter l'ordre social et d'y produire du lien et de la cohérence. Ce en quoi, il permet plus ou moins de résister au désenchantement contemporain. Mais surtout, il permet de tracer sa propre route" Fabien Hein (p. 135)

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Commentaire de Barak le 18-07-2011

Gros boulot, mon cher. Ça donne envie de se pencher sur le bouquin !

Quelle est la somme de 9 et 6?