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Opium du peuple tour report 12112010 13
Le journal de bord d'une Opiumette - Saison 2
Un dossier de Pauline Opiumette
Réalisé le 12/11/2010

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Texte

LE JOURNAL D'UNE OPIUMETTE - SAISON 2

En guise de préambule...

Nuit noire, halo orange de l'éclairage de la rue qui poudre le plancher de mon appart. J'ai fait la meuf raisonnable qui s'en va tôt du concert desBubblies pour être en forme demain matin. Une alcoolémie persistante et une valise prête plus tard, je ne dors toujours pas. Ca me le fait à chaque fois. Il y aura bien un tronçon de route pendant lequel je m'écroulerai au fondde Blackburne. Allez, il est l'heure d'un café et d'une accolade virtuelle avec vous, mes lecteurs, vous qui m'avez beaucoup manqué.

Les effets de Corsept se sont fait sentir progressivement, dilués dans la stupéfaction du moment, la fatigue de la redescente. Je repense souvent au bain de minuit qui a suivi: l'océan, arracher toutes ses fringues et se jeter dans les vagues glacées juste pour rire. Comme ce qu'on a fait sur scène ce soir-là.
Une baffe saine, violente, qui remet les idées en place. Depuis j'ai repris la route avec Opium mais Corsept a tout changé. Tout. Au Strange Festival (Châtillon Sur Loire) une semaine après, j'enrageais de ne pas être sur scène, et dansait au stand, pendant qu'une petite crust, vexée de n'avoir pas pu m'embarquer dans un plan à trois avec son mec, tentait de pisser sur le carton de t-shirts. A l'Urban Fest d'Albi le lendemain, préposée au rôle de pute de scène de Slobi, j'ai capté le regard de Melle Coeur dans le public
et nous nous sommes comprises silencieusement: nous avons failli bondir toutes les deux auprès des garçons pour le medley final. A Alzone, enfin, n'y tenant plus, j'ai lâché le stand et couru envahir l'espace vital d'un Johnny Guitare mort de rire pour hurler dans son micro pendant tout le final.
Rebelote à Lyon pour l'anniversaire de DirtyWitch Records, électrisée par la présence des Ta Gueule et Annita BabyFace & the Tasty Poneys. A chaque fois, a chaque concert, me jeter sur le micro est la cerise sur le gâteau de journées secouées, débiles, instructives, humaines, que je dévore goûlument maintenant que je sais ce que vivent les musiciens, les vrais.

Alors enchaîner trois dates, dans des contextes aussi différents que la Vendée avec Elmer Food Beat, l'Espagne et le Pays Basque, avec ces connards magnifiques qui sont devenus une nouvelle famille pour moi, je me suis dit que c'était une bonne occasion de vous faire repartir avec nous. Bouclez vos ceintures et planquez vos boulettes de shit, dans quelques heures, vous remontez tous dans la Blackburne...


Mercredi 10 novembre



J'échappe de justesse à un orage matinal en embarquant dans Blackburne vers neuf heures et demie, armée de croissants juteux. "Dexter s05ep07Vostfr" peine à me sortir de ma torpeur, et je me réveille deux heures après, quand nous récupérons les Basques à Bordeaux. La Journée Mondiale du Gras peut commencer et SlobiInaki prend les commandes du superbe lecteur Tonkaï et nous commencons à arpenter les routes de l'Atlantique sous les égides du metal bête et méchant. Slayer réélu meilleur groupe du monde à l'unanimité pour "Undisputed Attitude". Volutes de fumée, gros fous rires et subculture, et déjà plus que trois cent bornes avant la première date.

Le paysage verdit, comme infusé au thé. Forrest s'agace souvent de ma manie de tout trouver joli, mais là merde c'est joli, on dirait un tableau impressioniste au loin, vert rouge rouille bleu azur. Une déflagration dans les enceintes interrompt ma rêverie: ca balance du metol crust basque de très bonne facture. Je prends la résolution de consacrer quelques lignes sérieuses à cette scène au cours de ce report, et préviens Xumin qu'il sera interviewé. Mais pas de suite, là on goûte. Niko achète un paquet d'un genre de briques au gras sucré improbable, le genre de truc qui doit pomper toute l'eau du corps en une bouchée. Pas pire que mon sandwich à la cellulite de poulet.

Nous arrivons à la salle des fêtes de Mouchamps, sur le festival Turbulences alors qu'Elmer Food Beat balance. Ouais ouais, Elmer Food Beat, "Daniela", les histoire de doigts, tout ça. A la veille de la sortie d'un nouvel album appellé "25 cm", ces mecs m'évoquent encore et toujours, Lucien le loubard et les sales blagues de l'Echo, forcément. Une bonhommie rafraîchissante, franchouillarde à la bien.

Fourb vient de caler Catherine Deneuve sur notre liste d'invités. Ca a l'air de mordre à l'hamecon au staff.

J'hésite encore sur la tenue que je vais porter ce soir pour mes petits attentats sonores, et un incident fait vaciller mes idées. Alors que je rumine tranquillement mes pâtes carbo en discutant problèmes gastriques et Guillaume Canet (voire: et DONC Guillaume Canet), un jeune festivalier fougueux, zguenant à notre table, me contemple et tentant une approche, éructe: "oooouh, toi, t'as vraiment les yeux qui crient braguette."
AOH CAOME ON MAN. Je me sens devenir cramoisie tandis qu'en m'étranglant, la piémontaise au jambon se coince pour moitié dans mon nez. Autour de moi, huit traîtres sont écroulés de rire dans leurs assiettes. Mourez, chiens. Je monterai sur scène en jogging.

Je boude donc au stand. La soirée ouvre avec une surprise de taille: The Warbs. Discrets et polis dans notre loge commune, ils ouvrent la soirée dans une explosion sonique juteuse, on dirait du Peter Pan Speedrock plus généreux sur l'ampli basse. Leur site: myspace.com/wanaguenrockband.



La salle glacée se remplit timidement. J'aime bien le genre de public qu'on a ce soir: tout sauf punk. Depuis que je tourne avec Opium, on a dû faire 9 dates sur 10 dans des petites villes pas forcément touchées par la culture alternative. La plupart du temps, le public ressort surpris et tout content du set. Ils ne savent pas sur quel pied danser en entendant du Joe Dassin saturé, mais finissent par danser quand même. C'est gratifiant à regarder.

Essayant de ne pas repenser à cette histoire de braguette dans l'oeil, je me souviens qu'aujourd'hui, c'est l'anniversaire de Stafilo. Stafilo... Premier et immortel standier d'Opium Du Peuple. Le beau brun à la moue moqueuse qui m'a présenté toute la bande il y a trois ans, lors d'un concert à l'Autan sur la tournée "Sex Drugs & Variétés". L'homme qui pouvait courir en rond dans une salle de concert complètement à poil en hurlant, les cds d'Opium à la main et finissait sa course en se jetant dans le stand. Aujourd'hui 10 novembre, il prend un an de plus, et je veux faire deux choses pour cette occasion. D'abord vous dire d'aller mater le nouveau clip d'Opium Du Peuple, avec Didier Wampas, parce qu'il est de Stafilo et Freak AC, son collectif, et on en est fiers comme des sagouins. Et de deux, je me décide, en pensant à lui, à pas faire ma timide à la vertu offensée et à redégainer le trikini pour le final.
Oui oui oui, le trikini honni de Corsept.

Il fait horriblement froid, en résilles. Elmer Food Beat se produit pendant une heure, c'est hyper carré malgré un chant un peu rincé, référencé rock fifties à fond. Très efficace, sept cent personnes se marrent bien et chantent bras dessus bras dessous. Reste à voir combien d'entre elles tiendront jusqu'au set d'Opium à minuit, réponse: deux cent de moins. C'est le jeu ma pauv'Lucette. Ceci dit, même si je ne peux pas voir la scène de là où je stande, j'entends les garçons balancer une intro de concert plus pêchue que d'habitude. Tout le reste du set sera à l'avenant: grosse énergie et bonne bêtises. Sirotant une bière bio locale à 5° au lointain goût de blédine, j'attends tranquillement "Punkrockollection" pour le final.

C'est vraiment curieux, quand même. Enrouler son câble de micro autour de son poignet, la vision troublée par les lights changeantes, l'oreille qui s'équilibre toute seule entre le son des retours devant et la poutre à la batterie derrière. Là où je peine encore à reconnaître ma voix dans les retours, les garçons entre eux captent toutes leurs hésitations mutuelles, fausses notes, couacs divers qui la plupart du temps échappent au rste du monde. Musicien de rock, c'est un métier, n'en déplaise aux amoureux de la culture unique.
Le final se passe sacrément bien. Plus ca va, moins je me sens dans les vapes sur scène, je comprends un peu mieux tout ce qui se passe autour de moi. Indécemment vêtue comme décidé avant, je grimpe sur scène, bien droite dans mes oripeaux, empoigne le postérieur de Xumin pour faire la pétroleuse un coup, et puis chanter, le pied sur le retour, la colonne vertébrale parcourue de 220 volts. Hmmmmmmm...



Un trou noir plus tard, nous finissons la bière à la Blédine dans la loge, en regardant l'un d'entre nous subir les assauts de séduction d'une cougar pugnace.
Un autre trou noir plus tard nous nous retrouvons dans le salon d'un copain de copain de copain, à manger des frites au four et boire de la poire, et alors que notre hôte insiste pour nous coiffer de chapeaux mexicains et postiches divers, on saisit qu'il est temps d'arrêter les conneries.
Un dernier trou noir plus tard, je suis sur le lit de ma chambre d'hôtel single, la tête dans les mains et un cri de détresse au bord des lèvres, un Inaki sombre et compatissant près de moi, tandis que Xumin et Niko, toujours fougueux, se font une after dans ma piaule en se jetant des verres de cognac à la gueule sur le balcon.

C'est bien mignon tout ça mais le froid ne m'a pas réussi. Frigorifiée, de mauvaise humeur, je me confectionne un igloo de couvertures et m'y calfeutre, sans même remarquer une collec entière de DVD de boule dans le placard de ma chambre. Quel échec. Vivement l'Espagne le lendemain...


Jeudi 11 novembre

Neuf heures de camion. Passé un certain stade, la bactérie du botulisme se développe dans les boîtes de converse (Ahahah ! Voilà qui prouve que Pauline est bien une fille ! – ND Mr Zède). Nous c'est pareil, étant des champignonnières avec des chaussures ce matin. Quelle douleur les enfants. Persuadée d'avoir bien posée ma clé sur le comptoir de l'hôtel (et en fait non, mea culpa à l'orga), je me demande encore ce que j'ai sorti de mon sac et laissé là-bas. Pas loin d'Hendaye, il paraît que la douane nous a arrêtés, et qu'en nous voyant, Sylvicious, Le Fourb et moi, profondément endormis, ils ont battu en retraite, attendris. Oh non sans blague, j'avais tellement envie que vous tombiez sur le double gode Lex Steele planqué dans ma valise spécialement pour vous.

Vitoria, a cent kilomètres de la frontière, dans l'Espagne basque. La patrie de Sociedad Alkoholica ! Au crépuscule, Blackburne longe l'océan parsemée de petites criques bétonnées. Vitoria me fait penser à Lyon, répandue sur des collines aux pentes raides, pierre blanche, et rues impraticables pour décharger le matos. Dans la rue de la Gora Taberna, il y a même un tapis roulant mécanique pour remonter la colline, comme dans la gare Montparnasse à Paris. Opium Du Peuple y a été convié par Araña del Rock, structure basée à Pau et créée dans le but de favoriser les échanges musicaux entre France et Espagne. C'est Charlotte, sa présidente, qui nous y attend, accompagnée de Jano et Yo de Trashed (Pau).
Un chien pisse sur la tête d'ampli de Xumin, normal, c'est l'heure de l'a-perro. Oh que c'est naze comme blague. Je traîne trop avec Slobi. Bref. Ca joue à 20h30 et ça doit être fini à 22H. Comme à l'Autan et au Petit London à Toulouse, vous savez, ces rades indispensables aux gens créatifs et qui sont tous deux interdits de concerts pour le moment.



Pincement au cœur, surtout en voyant l'accueil de la Gora Taberna : une scène minuscule et une playlist démentielle qui tourne dans les enceintes, comme à l'Autan, et des tapas extras, de la cerveza gratos en pagaille et une équipe hyper cool, comme au Petit London. Pas facile d'écrire ces lignes après avoir goûté les spécialités locales, cañas, jamon y china comme s'il en pleuvait. Volbeat dans les enceintes, une reprise de Johnny Cash sur-grasse qui bounce vénère, ça rigole, ça abuse, 20h30 et je suis déjà passible de deux-trois condamnations au pénal. Et pour ne rien gâcher, ca pullule de beaux mecs. Aupa muxtelos! Gné héhéhé, oubliée la Vendée, allons planter des banderilles.

Un invité assez spécial va rester avec les gars tout le long du set. C'est Iban, vieux pote des basques, qui va traduire en espagnol les élucubrations de Slobi, histoire que le public sache où il met les pieds. Ca joue très fort, le limiteur est en RTT faut croire. Ca réagit bien. Ca singalong et tout. La musique est un langage universel, c'est merveilleux, ils sont tous trop beaux, cette china est beaucoup trop forte, je ris seule comme une conne dans mon stand, et ce jusqu'à la fin du set, je dois me mordre les lèvres sur scène pour ne pas exploser de rire dans le micro. C'est du propre. Ce fut un set bourré de pains, bordélique, mais Opium casse la baraque ce soir-là. En savourant un dîner ibère pas pire juste après, les félicitations fusent. Le bide rempli de poisson frais, tombant amoureuse du staff dreadeux qui enchaîne Rise Against, Suicidal Tendencies et autres Social D aux platines, gavée de vodka lemon, je me sens bienheureuse et stupide à souhait. Iban nous explique qu'à la fin de la dictature franquiste, les jeunes espagnols ont été pris d'une frénésie de liberté bien compréhensible, et dès 1977, partaient depuis Bilbao en bateau jusqu'en Angleterre pour voir des concerts punks. En bateau. C'est un scénario de film tout cuit ou je ne m'y connais pas. Je ne savais pas du tout comment nos voisins espagnols percevaient et vivaient le rock: intensément, chaudement. Les garçons n'ont pas eu beaucoup de thunes ce soir-là, mais nous sortons de la Gora Taberna les pieds devant, bien décidés à revenir vite en Espagne. Retour à Hendaye vers trois heures du matin, les joues toutes roses.


Vendredi 12 novembre

En parcourant mon réseau social préféré, j'apprends que le featuring avec Didier Wampas est passé sur Ouï FM le matin même. Joli coup. Je fais une petite prière pour que Cha, dessinatrice émérite et plus grande fan des Wampas au monde, parle aussi de ce feat sur son blog.

Restau en amoureux avec Xumin et Fourb, prés de la plage de Hendaye dévastée par une houle d'enfer quelques jours auparavant. 20 C°, soleil, ciel bleu, lomo con patatas y piquillos. Malgré ce que disent les étiquettes de mes jeans, je ne mange jamais autant qu'en tournée avec les garçons. Une fois, en s'arrêtant dans une station-service à Aurillac, Tronço et moi avons failli vomir en tombant sur un sandwich thon-jambon-oeuf, la souche du H5N1 comprimé dans du pain tout pourri. Bref, nous baffrons là, dans l'air iodé, en débattant du meilleur choix de guitariste possible pour Opium en 2011 car Tronço va être très occupé par la nouvelle tournée Dirty Fonzy.


Il est temps de se diriger vers le Goxoki Gaztetxea d'Itsasu. Bon, j'en vois qui saignent des yeux donc traduction: vers "l'ancienne bergerie retapée en maison des jeunes par la municipalité d'Itsasu". On vient pour soutenir la sortie d'Iparraldeko Konpilazioa 6 (là, mettez du collyre et débrouillez-vous), avec plus de détails ici.

Sur la route, de nombreux panneaux nous indiquent que nous sommes au pays de la cerise. Hm, c'est soft. Cet été, les garçons ont été envoyés jouer au bon village de Chatte (Isère). Pendant les cinq derniers kilomètres, nous avons fait grimper le Gras-o-Meter par les blagues les plus vaseuses de la création, et je crois que je n'oublierai jamais, mais alors, jamais, le fou rire général qui a ébranlé le camion quand soudain, nous avons avisé, planté dans un champ, un panneau "Ici, production d'huile de noix."

La salle n’est pas pire. Forest joue avec Slobi qui tente de téléphoner, en répétant tout ce qu'il dit pendant dix bonnes minutes, nous chantons "Jacques Chirac" d'Ultra Vomit à peu près trois millions de fois, balances, puis il est déjà l'heure de siffler des canettes et de ne rien branler. Arrivée des Sparteens, le coverband yéyé d'Iban dans lequel officie aussi Xaxa, la chérie d'Iñaki. J'assiste à un tutoriel de choucroute fifties par Maribel, leur chanteuse. Les filles Sparteens se retrouvent avec des casques de cheveux sortis tout droit de "Mad Men". Je me sens penaude avec mon carré steampunk. Puis direction une autre bergerie retapée un peu plus haut sur la colline pour manger. Le gaxtetxea n'ouvrira plus ses portes au public avant 22H, détail important pour la triste suite. En effet, un sale petit incident se produit alors que nous baffrons, insouciants. Les Sparteens se font voler une guitare et une basse.



Nous l'apprenons peu avant qu'ils montent sur scène, alors que la nuit est tombée, l'air vif et le public arrivé en masse. Recroquevillée par le froid au stand, je m'aperçois que tous les zicos effectuent des allées et venues dans tous les sens, la mine sombre, en ayant l'air de s'engueuler entre eux. Attrapant Xumin au vol, celui-ci m'explique: sans doute une porte mal fermée et les deux crusts qui traînaient depuis un moment devant la salle, pendant les balances. Opium prêtera du matériel aux Sparteens, bien entendu, mais ça nous fiche à tous un énorme coup au moral. Et pas facile pour des "français", niveau échange et partage, d'être embarqués dans une histoire aussi moche chez les basques...

Plus envie d'être ici. Pas non plus envie de rentrer à Toulouse, l'appart trop petit, les offres d'emploi ubuesques, le célibat chronique. C'est mon avant-dernière escapade avec Opium, la dernière aura lieu à Malestroit et après, je serai Opiumette en chômage technique pour un bout de temps. Uppercut de tristesse. J'ai ce report à écrire et des souvenirs précieux à me faire pour le long hiver qui m'attend. Ca ne peut pas se terminer comme ça...

Je descends dans la salle pour me réchauffer devant le set des garçons. L'atmosphère est bouillante, la scène, petite, et très basse. Sciure par terre, gobelets qui débordent, brouhara, lumières qui peinent à percer la nappe de fumée. Euh... le tsunami de fumée. Niko n'y voit pas grand-chose et a joué trop longtemps avec la machine à fumée. C'est le hammam de Satan. Je renonce même à tirer sur ma Vogue Light de sevrage tabagique. Les garçons restent vaillants, Slobi s'étrangle mais lutte. Le public ne s'y trompe pas. Et le pogo démarre sur "Marche à l'ombre", un bon beau gros pogo à mandales, sciure et sueur volent, slams, gueulantes, poings levés. L'Euskadi qui pète un câble est une vision jouissive. Au dernier morceau, sans se concerter, on se jette dans le brasier. Les chinoises d'Iñaki nous atomisent les tympans, nos poumons sont remplis de vapeur, lumières jaunâtres, il n'y a qu'un maigre rempart de retours entre nous et vous, quasi symbolique, un peu comme cette frontière entre France et Pays Basque que je ne comprends pas, mais celle-là, on peut l'exploser, en s'y mettant tous, et on va pas se gêner.


Photos live © Fabien Oronos

Tronço dégoupille complètement. Il balance un high kick au pied de micro, on se rentre dedans comme des veaux, Slobi hurle, Fourbi hurle, je hurle aussi, de toute la force de ma gorge ravagée par des nuits en pointillés, avec toute la colère que je contiens devant le site de Pôle Emploi, devant un local à matos vidé par des connards, devant les mecs qui me traitent mal, devant la réalité qui me blesse chaque jour et me rend tellement meilleure, en fait. J'avais vécu Corsept comme un échange d'amour titanesque, je vis Itatsu comme une corrida, ces quelques minutes avec mes potes qui se déchaînent, collés à moi, headbangs, cassage de reins. Quand on est ado, on commence à créer parce qu'on est amoureux et qu'on veut impressionner sa cible. Puis on continue parce que les potes nous admirent et voient enfin autre chose en nous que la binoclarde ou le petit gros. Et puis un jour, on prend l'antenne, le pinceau, le stylo, on grimpe sur scène parce qu'on a un truc en nous à laisser exploser, plutôt que de se consumer d'amertume dans son coin. Et on se fout pas mal de savoir comment ça sera perçu. C'est ce que j'ai ressenti ce soir-là, pendant les quatre minutes de "Punkrockollection".

Mes yeux se rouvrent à Toulouse, devant la gare. Il est six heures du matin. Nuit noire, bitume poudré par l'éclairage public. Forest doit prendre son train vers Lyon, Blackburne me dépose en douceur chez moi, dans l'appart trop petit d'où j'écris ces dernières lignes. La boucle est presque bouclée. Un report de la dernière date de l'année à Malestroit avec les Dirty Fonzy avec nous dans le camion ? Pourquoi pas. Rien ne dit que je passerai toute l'after à pleurer de nostalgie, après tout. Peut-être que je serai ravie de ne plus avoir à me farder les calembours de Slobi, les vieux Metallica d'Iñaki, les coups de boule de Tronço, le rire contagieux de Xumin et la barbe abusée de Forest. Pendant des mois. De longs mois.

L'hiver va être rude.

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