LE JOURNAL D'UNE OPIUMETTE - SAISON 1
Le 21 août 2010, Opium Du Peuple se prépare à faire un spectacle inédit à Corpset (44) dans le cadre du festival Couvre feu (Jello Biafra, Sick Of It All, Ultra Vomit…).
Pour ce faire, toute la joyeuse bande est d'ores et déjà sur les lieux
et sur le branle bas de combat pour mettre au point ce qui doit être
l'une de ses plus grosses dates.
Et comme nous on aime bien Opium Du Peuple mais qu'on ne peut pas être partout à la fois, on a demandé à l'Opiumette Pauline
de tenir un p'tit carnet de bord de ces quelques jours avant / pendant /
après spectacle pour qu'on puisse vivre cette aventure vue de
l'intérieur du groupe. La belle nous écrira donc chaque jour pour nous
raconter ses journées (et il y aura même des photos).
Oui, c'est un peu comme un journal intime avec des tendances Voici, Entrevue, Choc, Le Monde et Libé…
C'est parti !
DIMANCHE 15 AOUT
14:00. Un coup de fil de Slobodan (chant) m'annonce que notre Poupetovitch
souffre d'une otite virulente, et que le corps médical interdit dans ce
cas d'aller faire l'andouille sur scène, pour éviter les acouphènes. Il
faut chercher une nouvelle Opiumette. Critères : elle doit
savoir chanter, danser, allumer et être un minimum sympa. Trouver ça un
15 août... plus facile de trouver un plombier, pour le coup. Mais on
trouve. C'est Melle Coeur qui s'y colle.
Le pic de stress me vaudra tout de même une nuit aussi blanche que mon trikini de scène.
LUNDI 16 AOUT
06:44. Ma valise est prête. Elle renferme une orgie de dentelles,
strass et talons aiguilles, qui seront impitoyablement triés par toute
la bande tout à l'heure. Rendez-vous avec Sylvie, le sondier, à notre petit spot habituel, au centre commercial de Balma (c'est la banlieue de Toulouse - Nd Mr Zède).
Ne riez, pas, à sept heures du matin l'été, c'est plein de poésie
urbaine. Il y souffle une brise tiède embaumée par l'odeur des éclatades
de poulet servies dans le KFC, le soleil taquin dore les joues
des cadres d'Airbus maussades d'être bloqués au feu rouge. Civilisation,
dans tout ce que tu as de débile, je te salue là, je te plante là,
régulièrement, pour partir dans l'autre dimension, le monde parallèle du
rock n' roll. Plus précisément au dessus de Carmaux, la mère de toutes
les warpzones. Mais nous on sera au-dessus dans les collines, bien à
l'abri, à Cap Découverte.
08:00. En déboulant dans la cuisine chez Guillaume, alias Slobodan,
je peux tomber dans les bras de mes copains, tous rassemblés, de bonne
humeur, vidant des litres de cafés, chocolatines et sourire à la bouche.
Ce me rappelle les éclaireurs, quand on partait camper, faire des
herbiers et choper des poux, ah l'enfance... Melle Coeur me
confie qu'elle n'a pas beaucoup dormi après avoir vu les tenues de
scène, légères et pleines de lacets fripons. Je commence un argumentaire
pour la convaincre que là où on va, les fétichistes de la paupiette et
de la brioche tressée seront légion, personne ne me croit mais une
violente crise de rire générale, ça prépare les abdos pour la danse,
c'est toujours ça de pris. Je sais déjà qu'une paupiette danse mieux que
moi, mais je me tais. Direction la salle.
09:00 / 12:00. Les garçons sont sur scène pour les réglages son, les filles en haut, danse/chant peinardes. Klodia puise dru dans sa patience pour nous coacher, Docteur Von Wild est disciplinée, Coeur
et moi sommes pleines d'entrain et bordéliques. Pause de midi, il va
falloir monter sur scène tous ensemble juste après, en dessert, je
prendrai donc une petite dose d'adrénaline sans grumeaux, merci.
13:00. On attaque par "Les corons". Premier challenge: le
placement sur scène. Je suis sur un praticable, avec un micro et un
retour, et au moindre faux pas, je me les mange. Mon mépris des
candidats de la Star Academy en prend un coup. J’ai l'impression d'avoir
une amplitude de mouvement excessive, comme ces gens qui sont seuls sur
le trottoir devant vous et que vous n'arrivez pas à dépasser.
Discipline et grâce, schnell Chagasse !
15:00. Galvanisées par le solo de batterie de Machine, qui se termine sur l'intro de "Territory" de Sepultura, nous en arrivons donc à la chorégraphie des pompons. Sans pompons d'ailleurs, pas encore reçus. Klodia
nous a proposé des mouvements de base, sur huit temps, qu'elle envoie
telle un AK 47 chargé aux paillettes. En trente secondes, mes bras me
font savoir qu'ils me haïssent. Gavée d'acide lactique, je me console en
me disant qu'AVEC les pompons, ma souffrance me garantira une place au
paradis, sur le nuage jaunâtre des martyres du ridicule.
19:00. Back to Albi, apéro. Le beau Nicolas Sénégas nous y
rejoint, ses canines d'albâtre et son after shave nous réconfortent,
nous qui sommes sueur, miasmes et cernes. Il tente de nous parler de ce
qu'il filmera du set le lendemain, mais nous sommes plus vite occupés à
fumer des bidules et jouer à ainsi fonfonfont avec Louison, 3 mois, qui a décidé d'arrêter de grandir depuis cet apéro.
23:00. Coeur, Von Wild et moi sommes au lit. Je vous dirais bien qu'on a tourné des petits trucs mignons pour Fred C. ou Marc D. , mais la vérité est encore plus incroyable : nous dormons comme des bébés. Même aux éclaireurs, je me couchais plus tard.
Le récit de la journée du lendemain sera ponctué des photos de Doc Von Wild. Là si vous voulez bien nous excuser, on s'écroule, et on revient.
MARDI 17 AOUT
07:00. La brume de l'aube fait comme un tutu à la cathédrale
Sainte-Cécile, la placidité émeraude du Tarn sous le ciel de coton...
c'est un matin d'une telle douceur qu'on décide de se mettre à reprendre
tout Metallica époque "Death Magnetic" en acoustique. "Cyanide" version flamenco, djié !
07:10. Nous comparons nos courbatures respectives et décidons de
réintroduire la conso d'eau minérale dans notre vie. Nos muscles
craquent comme un vieux rocking chair texan laissé sous la pluie.
08:00. Petit dèj chez Slobi. Ils se sont couchés à pas d'heure dans un état proche du Montana. Après le sketch sur les paupiettes, ce matin-là, le Constance Chagasse Show sera voué à une imitation de Roger Miret qui ferait des jingles pour des céréales.
09:00. On est sur scène.
09:01. Aux deux premiers mouvements des "Corons", mes orteils se
remettent à saigner tels des stigmates christiques. Je me dis que les
mecs de Slipknot sont galvanisés par la souffrance causée par leurs masques, puis je me souviens aussi que Slipknot c'est un peu de la merde. Enfin pas le batteur, éternel débat, par contre Corey Taylor me navre légèrement avec Stone Sour, et d'un coup, tellement intéressée par ce que je peux me raconter, je loupe avec brio ma première ligne de chant.
09:01:30. Le micro de Klodia est tombé, ça a fait diversion. Sa tête navrée me fait rire, je loupe la troisième ligne de chant.
09:15. Le Fourb' et mézigue devons jouer les cas sociaux dans "Marche à L'ombre", la reprise de Renaud. Bizarrement, en un coup, c'est réglé.
11:30. On mange tôt, comme au centre aéré de mon enfance. Là je
me rends compte que je n'ai pas encore vu ma dernière tenue de scène.
Pour vous expliquer un peu, on s'est dit que quitte à aller retourner le
Couvre-Feu, autant le faire totalement, comme disait Yoda, "n'essaie pas, fais-le ou ne le fais pas". De plus, le rock, c'est un état d'esprit, une dimension parallèle où la demi mesure n'existe pas, où alors on s'appelle Coldplay. (Tiens ? J'avais jamais remarqué une telle corrélation entre le nom d'un groupe et la qualité de sa musique avant).
Donc voilà, on s'est dit, que, ben, cinq gadjos et quatre nanas sur
scène, plus des gros riffs et de l'irrévérencieux à tous les étages,
c'était le pied à mettre en place, qu'on pouvait se permettre des
millions de choses, et du coup, la dernière tenue, mes aïeuls...
Elle pèse pas bien lourd, voilà.
14:00. Premier set en entier mais sans changement de costumes. L'accent bavarois de Forrest sonne tel un clairon dans les Monts Métalliques à l'ouverture de la chasse, Xumin vrombit à la basse comme une ruche sous MDMA, la double de Machine poinçonne l'air avec une régularité spartiate, Tronconneur envoie des crochets du droit sur sa Telecaster, Slobi hurle comme s'il avait Gandalf en face qui l'empêchait de passer un pont. Mais bon nous on s'en fout, ça nous tarde juste d'attaquer le set costumé.
15:00. Une odeur d'after-shave cristalline nous annonce l'arrivée du beau Nicolas Sénégas et de sa caméra dans la salle, suivi de près par Benjamin Bastier, président de Pollux Asso, les descendants directs des cathares surtout après l'apéro. Le groupe gagne 20 points de charisme et 15 points de fougue. Perrine,
notre petite fée costumière, les suit également, et aura la gentillesse
de ne pas rire trop fort en voyant nos tenues. Un peu d'empathie ne
fait jamais de mal.
15:30. Troisième et dernier set de la journée. Là ça rigole beaucoup David Mallet
est là aux lumières, la poursuite dans les mains, et quand on n'est pas
habitué, quand sa lumière se fixe sur vous, vous avez l'impression
d'être en train de foirer une évasion à Fleury Mérogis. Ca calme.
Changement radical d'ambiance. Costumes empilés dans l'ordre, set lists
écrites en très gros, et d'un coup, la lumière de la salle s'éteint,
seule la scène est éclairée. Derniers étirements, gorgées d'eau, cœur à
120. Le point rouge de la caméra de Nico quelque part dans les ténèbres.
J'ai PEUR. Et c'est une sensation intéressante. A l'assaut!
15:45. C'est un régal.
16:00. Mes résilles me tuent la circulation sanguine, je m'en fous.
16:10. J'ADORE ce putain de solo de batterie, les filles ont le
fouguomètre qui explose, les regarder me fait chaud au cœur et ça
m'aide, je boxe l'air comme une enragée, peut-être que c'est pas encore
terrible à voir, mais ça y est, je suis dans le bain.
16:45. Début de la dernière partie du set, tenue prête, voix
chauffée, mes talons hauts me font plus souffrir que ma pudeur, c'est
bon signe, on retourne une dernière fois sur scène pour près de vingt
minutes de folie. Je peux pas les décrire pour garder un peu de surprise
quand même, mais si tout va comme on le souhaite, on pourrait se créer
là un des meilleurs souvenirs de nos vies.
17:00. FINI. La clope au soleil a le goût de celles fumées après l'amour. Très bon signe également.
18:30. Matos remballé. Embrassades, dernières mises au point.
Vers vingt heures, je suis de retour chez moi à Toulouse, un bain chaud,
baballe avec mon chat, calme, pantoufles. Il est temps de dormir. Et
puis...
0:30. ... j'ai remis ma tenue, et je danse avec le solo de Machine à fond dans mon casque, en rigolant comme une môme, depuis deux heures.
MERCREDI 18 AOUT
14:00. Réveil. Oh ça va hein.
15:00. Clope et café, je continue ce journal. Passer d'un côté,
puis de l'autre de la barrière, c'est vraiment étrange. Au départ, j'ai
galèré à trouver la ligne d'écriture qui ne me fera passer ni pour une
taupe, ni pour une prétentieuse. Et je me dis que je n'ai qu'à raconter
ce que j'aurais aimé lire étant plus jeune.
Apparement, ça plaît. Les liens du report commencent à tourner sur
Facebook. Toudoum, toudoum... mon coeur rate une marche à chaque fois
que vous relayez ce que je vous raconte. C'est comme si vous étiez tous
là devant nous, à lever le pouce avec un grand sourire. C'est chouette.
JEUDI 19 AOUT
02:00. Ma pote Claire que j'héberge en ce moment m'a mise de force devant Big Bang Theory
pour me changer les idées. Validé. Ensuite j'ai testé un coup de ces
nouveaux bidules, les e-drugs, qui font fureur en ce moment. Ce sont des
pistes WMA de rythmes binaires censées ouvrir les portes du paradis
dans les oreilles de leur auditeur , lui donner les sensations d'une
cuite, ou d'un voyage astral, voire des trucs bien plus terriens.
Je m'endors comme une merde en plein milieu de "Orgasm HQ". Les trucs de beatnik, on repassera.
13:00. Coeur et moi repartons en mission dernières
fringues, après avoir mangé des rouleaux de printemps légers et plein de
vitamines, bu de l'eau. Nous sommes des anges de discipline, le pied
léger, la fesse rose. Tout va très bien, on ne stresse pas du tout.
16:00. Là où les e-drugs ont glissé sur ma psyché telles un pingouin bourré tombant d'un iceberg, les monceaux de strings fluo chez Tati
ont fait voler ma raison en éclats. Le stress explose enfin dans tous
mes neurones, je chope un début de crise de rire aux caisses, et me dit
qu'on ferait mieux d'y aller à poil, on sera moins emmerdées. A cet
instant-là, je vous déteste tous cordialement, Opium, ses fans, le chapiteau, les couverts du catering, les mouettes, le tourbus, vous pouvez tous crever tiens.
18:00. Au frais à l'appart avec Coeur, Von Wild et Claire,
nous nous payons un petit pétage de câble collectif à grand coup de
cris primaux et sketchs odieux. Si on est nulles sur scène, on pourra
toujours ambiancer l'after et faire passer le chapeau pour se payer des
Valium.
20:00. Je suis montée dîner avec mes parents qui finissent de me resserer les boulons à grand coups de Ricard et de vidéos de Lolo Pons et Jean-Paul Sarda. "Y'a des gens qui sont là pour déménager les pianos, et d'autres pour en jouer".
23:00. Machine nous a mailé la vidéo du set de la veille. Je vais faire ma valise le temps de la télécharger.
23:05. Bon, si je ne prends pas mon vieil ours en peluche, je
vais m'en vouloir. Il a subi de terribles accidents de poussette et des
jets de Blédine, il peut bien vivre Corsept, non ?
23:10. Je suis assise sur mon lit, la dernière tenue du set dans
les mains, le regard vide, un bruit blanc dans la tête. Mais bon dieu,
qu'est-ce que je m'apprête à faire ?
23:45. Metallica, en boucle. "Like a siren in my head that always threatens to repeat, like a blind man that is strapped into the speeding driver seat"...
je suis morte de trouille et je psychote, en boucle aussi. Et c'est
ridicule parce que même si j'ai peur, j'ai tellement hâte de vivre ce
concert, sans me croire artiste ou punkette, juste pour vivre un énorme
délire bruyant et joyeux... Tout doux, Chagasse! un groupe c'est une
entité, si tu as peur, tu les bloques, si tu prends sur toi, tu aides
tout le monde! Je me re-visse le sourire. Et le sens des
responsabilités...
VENDREDI 20 AOUT
10:00. Ma valise est re-prête. Moi je doute de l'être un jour. Il fait très chaud, déjà, klaxons dans la rue en bas, mon chat poursuit sa balle, tout mon décor habituel est en place, mais je ne suis jamais aussi nerveuse, jamais aussi tôt.
12:45. Sur le parking à Balma, je retrouve Cœur, Von Wild et Klodia, et nous embarquons aussi Jif et son appareil photo, Nico de Jerkov, notre tourneur, et Morgane Travesti Monsters, pour rigoler. Il fait mille degrés à l'ombre. Certains membres de la troupe sont en pleine gueule de bois, mais je ne veux pas cafter. Nous attendons Vitez, Forest et le Fourb', au volant des Blackburne, les camions de BB Project (la nouvelle boîte de Slobodan qui loue de chouettes camions pour tourner, très bon pas cher, Playstation sur demande). Le beau Nicolas Sénégas est venu faire des bisous et distribuer des M&M's pour le trajet, gloire lui en soit rendue aux cieux. Les gredins venant d'Albi ont un peu de retard, et notre peau prend minute après minute une jolie couleur rosacée. Ils arrivent enfin, les Opiumettes grimpent dans Blackburne II, climatisée, moelleuse et lancée comme une balle sur l'autoroute au son de Ta Gueule et Devil Makes Three.
16:00. Sur un parking au-dessus de Bordeaux, retrouvailles avec les basques. Xumin, NikoLight, Paco et Angela sont en pleine forme, Inaki un peu moins, le pauvre rouquin a dû retourner chercher ses baguettes à Hendaye et re-fonce vers nous en voiture pendant qu'on grille des clopes sous un soleil nucléaire, à l'abri d'une borne à caddies rouillée.
17:00. Morgane a acheté le DVD de Plague Town, nous savourons cette orgie gore fort mal doublée, pendant qu'un concours de montrage de culs bat son plein entre les conducteurs des camions.
18:00. Le paysage se fait plus sableux, le soleil plus caressant. On traverse un no man's land vendéen, pour aller chercher Slobi et Perrine. Nous sommes abrutis, hypnotisés par la fatigue et l'abus de saucisson. Jif, tel un conteur, un vrai Philippe Noiret de tourbus, nous lit l'horoscope de mon magazine de vraies femmes, nous apprenons que les Poissons vont connaître succès et paillettes, que la Scorpionne est à un tournant de sa vie au bout duquel l'attend la gloire et un homme, et Jif, Gémeaux, lit qu'il est en bonne compagnie, ce qui déclenche une vague de olas et blagues cochonnes des quatre Opiumettes, fort flattées. Devant, Vitez et Forest tirent à pile ou face qui montera avec nous au retour, la mine sombre. La gloire et un homme ? En vraie Scorpionne, j'en rigole, incrédule. Filez-moi juste un micro qui marche et un peu d'amour-propre, ça ira bien.
21:00. Blackburne ralentit devant l'entrée des artistes du festival Couvre-Feu. Enfin. Au loin, les lumières de St-Nazaire, on dirait Manhattan. Et on apprend que les choses sérieuses ont déjà commencé : une équipe vidéo nous attend de pied ferme dès notre sortie du camion pour nous suivre pendant tout le festival. Coups d'œil effarés, légère odeur de panique. Il faut passer en mode Opiumette, là. Imposons notre style, notre vision du glamour : nous sortons du camion totalement débraillées en chantant "Mangez-moi les burnes" de Ta Gueule.
21:30. Rassérénés par l'accueil adorable des festivaliers, puis les embrassades avec Annita Babyface, Kalchat et Emeline, nous voyons arriver vers nous une bande de petits boloss mal peignés, l'œil pétillant : les Ultra Vomit sont dans la place. Nos retrouvailles sont filmées, ce qui me fait bien bizarre, j'ai l'impression d'être dans Meet The Osbournes. Et là, sous l'œil des caméras, Fœtus nous invite, Slobi et moi, à les rejoindre sur scène pour le final. Mes cordes vocales articulent un oui, le reste est plongé dans un brouillard soudain. J'essaie, dans les deux heures qui suivent, de dissiper les brumes et la stupéfaction à grands coups de blonde et de cigarette.
23:00. Von Wild et moi partons jeter un coup d'œil au grand chapiteau sous lequel se produit Pendulum, et qui sera notre scène le lendemain. Une fois la bâche de sécurité passée, nous prenons une claque supplémentaire: le public. Ils sont des milliers. Ils grouillaient derrière les barrières, à danser et hurler, et on les avait oubliés jusque là. Retour du brouillard dans ma tête. Je m'accroche à Von Wild qui me traîne bravement sous le grand chapiteau. Et là, à la vue de la scène, qui nous paraît titanesque, noyée de lights féeriques, dans le déluge du son de Pendulum, sur l'intro de "Granite", nous hurlons de joie. C'est incroyable. Demain même heure, cette scène magnifique sera à nous. On se met à danser comme des tarées. Vous qui me lisez, mettez ce morceau de Pendulum, mettez-vous à notre place une minute, jubilez avec nous.
01:00. Je suis passablement soûle, en backstage d'Ultra Vomit. Où est Slobi, bordel ? Devant, c'est une mer démontée de têtes hurlantes, tandis que les Vomit doublecrochent et pètent des boulons. Backstage, ça rugit de rire sec. La set list défile, le temps s'accélère. Je me rapproche imperceptiblement de la scène à chaque headbang. Où est Slobi ? Quatre morceaux. Trois. Deux. Rappel. Plus qu'un morceau. SLOBI ?? Intro des "Canards". Mon Cœur a doublé de volume et pousse jusque dans ma gorge. Signe de tête de Flockos, mais viens donc crétine ! Et puis merde... j'y vais. J'aurais voulu bondir, hurler, j'arrive mains dans le dos, les joues rouges, le bref coup d'œil à la foule devant me colle un lowkick dans les genoux. Et puis on se met à hurler le refrain ensemble avec le vieux Floch, je m'entends pas, je dois être fausse as hell, mais c'est bien fait pour moi, j'avais qu'à pas dire oui, qu'est-ce qu'ils doivent penser devant, ils sont trop nombreux, trop à bloc, je suis minuscule... et puis non, je m'en fous en fait. Aucune idée de ce que je suis en train de faire, mais au moins, je sais comment je devrai le vivre demain soir: au FUN. C'est juste ça. Arriver sur une scène gigantesque, la gueule en vrac, et chanter très fort, pour que le son fasse hurler des MILLIERS de personnes en face, c'est pas terrifiant, c'est pas idiot, c'est juste le truc le plus drôle que je puisse faire ! Sacrée leçon.
03:00. Dans l'hôtel, dans notre suite. Cœur saute sur son lit king size, Klodia savoure une douche King size, nous filons sur la plage en face, fumer un truc king size aussi et faire un bon bain de pieds, vu ce que ça coûte en institut balnéo à Toulouse, on va pas se priver. Et puis il faut dormir. Contre toute attente, nous nous écroulons comme des chatons turbulents à la fin d'une journée de jeu. Le lendemain les chatons vont devoir se transformer en tigres...
SAMEDI 21 AOUT - Jour J Partie 1
09:00. Le réveil est dur. Je dormais comme un nourrisson cuité et
la sonnerie "Oriental Bouygues" de mon portable s'avère atroce à subir
si tôt. Face à ma plâtrée d'oeufs brouillés, je vois débarquer Sylvicious (sondier), Tronçonneur, David O'Malley (lights) et l'illustre Benji Bastier. La veille, ils étaient avec Dirty Fonzy pour le Rip Curl Fest à Biarritz, et seraient la joie de vivre virile incarnée si la voiture de Benji n'avait pas choisi Corsept pour claquer. Cette journée s'annonce épique.
10:00. Vers le grand chapiteau pour les balances. Vous savez, ce
truc chiant quand on n'est pas sur scène à les faire. Perso, pendant les
balances, j'aime beaucoup penser à mes amis de Khod Breaker et, comme MC Monsieur, imiter des raggamen décalqués. Au deuxième "woyogoyoyo", c'est plié, vive la Jamaïque. Jif, Angela
et l'équipe vidéo sont frais et shootent dru. Coeur et moi avons bien
le sheitan et nous nous faisons attraper par la caméra en train de
parler de films X vintage.
12:00. Cantoche. Annita Babyface la bien nommée, à croquer
dans son tablier bleu, ne nous avait pas menti: la bouffe de Couvre-Feu
est à se damner. Je m'étonne d'avoir autant d'appétit que d'habitude,
mon cerveau et mon estomac ne sont pas synchros. Le filage risque d'être
lourdaud.
13:00. Le filage. Pour les profanes, c'est comme une répète en
moins pointilleux. On se fait donc tous les passages Opiumettes à la
file, devant une ligne de festivaliers perplexes. Il fait déjà 28
degrés. Descendre le praticable autour de la batterie sans se tordre la
cheville, sauter sur le mien sans avoir l'air d'une grenouille qui
slamme, commencer à danser, envoyer mon bras gauche vers les cieux et
pas le droit, question de symétrie avec Klodia, chanter, bondir,
sourire, ne jamais s'arrêter, ne pas avoir un doigt immobile, écouter
les autres, les regarder... au loin, oh ? ça applaudit ?
15:00. Motion sieste à l'hôtel adoptée pour les Opiumettes. Dans
mon bain, je tente de méditer en fixant la fiole de shampooing, c'est un
échec. J'invoque alors les esprits jamaïcains qui sont vachement plus
efficaces, woyogoyoyo. Dormir une heure est merveilleux. Me lever en catimini plus tôt pour piquer son ordi à Xumin
et écrire, c'est sublime. Je ne le trouve pas, je lui pardonne, peace.
Je vais savourer la plus délicieuse des glaces sur la plage, le sorbet
est un cadeau divin, j'aime la Rue Kétanou, j'aime les bobs Ricard, et il est déjà l'heure d'aller réveiller les filles, ces chers petits anges.
17:30. Von Wild nous filme en train de tourner des vidéos
mégalos dans la baignoire et sur le lit king size, complètement
déchaînées et inblairablement drôles. Nos mères auraient un peu la
honte. Kassandre de Rage Tour passe faire une bise, il entre en plein milieu d'un sketch du Constance Chagasse Show consacré à une imitation d'Arielle Dombasle qui snifferait des huîtres pour son taux en zinc. Klodia et Morgane
viennent se ioder avec nous sur le balcon, nous hélons la plèbe,
cheveux au vent. Vous avez déjà compris que nous sommes nerveuses.
18:30. Blackburne II, remplie d'une partie de la troupe, démarre
de l'hôtel vers le festival. Quelques odieusetés plus loin, barrage de
la gland, hum, gendarmerie nationale. "Papiers du véhicule et carte grise"; Tronço s'exécute. "C'est vous sur le permis ? c'était y’a un moment non?" Tronço acquiesce, pas coquet. "Veuillez ouvrir le coffre du véhicule". Tronço ouvre ledit coffre, tandis qu'un chien s'y jette comme les mouches sur des toilettes bio. "Michel ! L'a flairé un truc! là, dans la valise rouge!"
Devinez donc à qui est ladite valise rouge. Putain...
Je sors du
véhicule en hésitant à croiser les bras derrière la tête en rigolant
bêtement. Mais l'équipe vidéo n'est pas là donc je me contente d'un
sourcil levé, et de mon air n°45, le "tout ceci est assommant
messieurs". Roger Képi ouvre ma valise rouge à la recherche de la
boulette de shit que son chien a imaginée pour avoir des trucs à
raconter aux copains le soir au chenil. Je me souviens que ma propre
mère a été un jour arrêtée à un carrefour juste parce que les officiers
en place s'ennuyaient et s'amusaient à ne contrôler que les jolies
blondes ("oh ben c'matin vous êteuh la huitièmeuh, circulez cong"), je décide donc d'adopter un calme olympien pour ne surtout pas les amuser. Roger Képi palpe mon perfecto Kiabi, mes t-shirts Selenites et Sick Of It All,
et au moment où je regrette fort de ne pas avoir acheté un double gode
d'occasion pour lui faire une belle blague pendant sa pêche répugnante,
cet enfant de boloss plonge ses pattes poilues dans mes petites
culottes. Eclate-toi, Roger Képi. Ta femme, Ginette Képi,
ne rentre plus dans des trucs comme ça depuis vingt ans, je t'offre ce
moment de bonheur et de dentelles roses avec plaisir, connard. Je
bouillonne de rage mais manque exploser de rire quand il se tape aussi
le petit sac de "lessive à faire". Tu l'aimes ton métier là, hein ?
Déconfit et bredouille, Képi suppose à voix haute que "ma valise s'est retrouvé en contact avec des volutes de fumée de résine de cannabis, sans doute parmi mes copains ?"
Je nie froidement et lui propose d'examiner la trousse de toilette,
voire les capotes dedans. Il juge préférable de nous laisser vaquer.
L'estafette s'éloigne dans le rétro. Je ne rapporterai pas les moqueries
grossières de mes camarades deux minutes plus tard. C'est moi qui ai
fait les pires de toute façon.
20:00. Nous nous maquillons dans notre caravane Airstream vintage
(et un fantasme de plus réalisé, un!). Après les instants de
légionnaire, une bonne séance photo avec Jif en mode jogging...
tout est calme d'un coup. Les pinceaux imbibés de fard, les éponges
caressantes. Nos quatre fragilités, mises en lumière. Le maquillage de
scène se doit d'être exagéré et graphique. Ballerines punks, nous
passons, une, deux couches, étirons nos cils au mascara comme nous le
ferons de nos muscles plus tard. Klodia est rompue à cet exercice, parfois même à coup de peinture fluo avec Punish Yourself. Mais Von Wild
est plus souvent derrière l'objo que devant, et moi, je aussi
maladroite avec mes mains que prompte à raconter des conneries.
Heureusement, Coeur est là et porte bien son surnom. Elle me fait un regard tout en cendres chaudes, fait éclore des violettes autour des yeux de Von Wild, et Angela
nous montre le résultat sur son appareil photo. Gorge serrée. Ok je ne
suis pas vraiment une sylphide et le truc sexy chez moi, c'est mon
cerveau, parfois. Et les tenues légères de tout à l'heure me font peur.
Mais là, grâce au talent de Coeur, sous l'objectif d'Angela, je me vois enfin calme, concentrée... et jolie. Faut pas pleurer, ça coule, idiote.
21:30. Il est temps d'aller backstage, sous le grand chapiteau. Il fait sombre, chaud, clameurs au crépuscule, Jello Biaffra et la Guantanamo School Of Medecine
livrent un set monstrueux, ouvrent peu à peu les portes de l'enfer. Ce
mec a vraiment la voix du Diable. Et je commence à claquer des dents.
SAMEDI 21 AOUT - Jour J Partie 2
21:45. Essayez de vous souvenir de votre premier concert. Vous
vous souvenez des sentations nouvelles, de l'oppression délicieuse et
étrange passé les portes de la salle? Quand des infrabasses vous ont
tapé droit dans le ventre, pour la première fois? Les ombres
déstabilisantes, ne plus voir ni entendre vos potes aussi paumés que
vous dans le giron de la fosse ? J'avais oublié cette sentation, au bout
de quinze ans de concerts. Je la revis, à ce moment précis, alors que
toute l'équipe fourmille et se bouscule derrière les rideaux de la
scène. Nous empilons nos tenues, dans l'ordre, dans l'obscurité. Nous
nous étirons, les mains sur la pointe de mes pieds, je souffre. Jello Biafra
lance ses trilles moqueuses pas loin. J'ai mal, ça chauffe, la douleur
s'estompe, je punche l'air avec mes pompons, la caméra toujours sur
nous. Là ils ne me font pas marrer, je te les dégagerai presto, mais il
est plus sage de taper l'air, un deux trois quatre, un deux trois
quatre, bon dieu cette choré est infernale! j'ai envie de jeter ces
conneries à franges, de repasser ma veste et de filer vider notre
minibar, en dessous de la scène.
Un deux trois quatre... Jello balance "Too Drunk To Fuck". Je décale tout mes mouvements et cogne en saccadé avec lui. Ca va bien mieux. Pas loin, Le Fourb, Vitez, Benji et une poignée de bénévoles s'affairent autour de l'immense piano à queue loué pour nous. Slobi est devant la caméra et discute avec Kalchat, je loupe sans doute un moment à la San Antonio, mais là je tape, tape, tape.
22:15. Jif vient nous faire boire de force une grande rasade de vodka-taurine. J'en suis à ma trente-cinquième cigarette.
Angela et Perrine nous entourent, bienveillantes, maternelles, tandis que la foule commence à se masser devant la scène. Machine se chauffe, se sert de ses genoux comme pad, yeux clos, viking à bonne bouille. Les autres filent d'un côté, de l'autre, Forest est accoudé au piano, regarde placidement le chapiteau se noircir de monde.
22:30. L'intro du concert éclate dans les amplis. Ennio Morricone.
D'habitude, sachant ce qui suit, le clin d'oeil gonflé me fait marrer.
Pas ce soir, bien sûr. Ils sont là, ils écoutent. J'aime autant pouvoir
les voir, si je ne fais que les entendre, leur clameur monstrueuse me
broie. Massés contre les barrières, en sueur, Jello Biafra leur a
ouvert l'appétit. Ils sont huit mille, ils sont venus dévorer tout cru
ce qu'on va leur donner. Toutes les quatre, nous sommes derrière le
rideau après la batterie. Seules, dans le noir, avec à peine un rideau
entre nous et l'hydre à huit mille têtes.
22:31. Larmes aux yeux, la terreur fait un carnage dans mes
entrailles et alourdit tous mes membres. Je suis beaucoup trop grosse.
Tout le monde va le voir, chaque sourire aura les dents du loup
imaginaire qui massacre mon amour-propre. Je suis tellement grosse que
je peux pas savoir chanter ou m'amuser, j'ai pas ma place ici.
22:32. Flou. Sel dans ma gorge, l'esprit tel un désert. Beth Ditto est obèse. Janis Joplin, élue à dix-huit ans "mec le plus moche du campus". Courtney Love,
sorcière devenant fée au premier riff de guitare. Les filles du public,
chacune bouffée tous les jours et toutes les nuits par sa peur de ne
jamais être aimée pour ce qu'elle est. Et mes trois copines à côté,
différentes, mais chacune face à son croquemitaine. Vas-y, sale
bestiole, dévaste-moi, éventre tout ce que je suis, tout ce que je
protège. Il y aura bien un morceau dont tu ne voudras pas.
22:34. Gagné. Impossible de tuer ce je ne sais quoi qui me fait
danser sur les comptoirs, ouvrir ma grande gueule. Ce petit bout de moi
sec comme un sarment, comme une plaque de métal dans la tête. Comme
"Kick-Ass", je me relève et je retourne me bagarrer parce que je peux
pas m'en empêcher. J'ai pas peur. J'ai plus peur. Ca ne sert à rien. Je
ne pense à rien, la seule réalité, c'est le rideau noir devant moi. Et
il va s'ouvrir. Et ça sera à nous. C'est tout.
22:35. Premier blast de batterie des "Corons". Le Fourb entrouvre le rideau et nous montons en courant les marches du gigantesque praticable de la batterie, je pars à jardin avec Von Wild, Klodia et Coeur à cour. Je ne vous regarde pas, ça n'est plus moi. C'est Constance Chagasse,
Opiumette, qui saute sur son pratos tout devant les muscles tendus
comme un arc, et qui se lance avec ses copines dans la fosse aux lions
noyée de lumière. Coups d'oeil à Klodia comme on vérifie son
rétro, bloquer ses abdos, bras tendus, bras souples, venir vous chauffer
tout devant, et puis chanter sur un des couplets avec Slobi.
Là j'ai quelques secondes pour vous regarder. Pour TE regarder, hydre à
huit mille têtes. On t'intrigue. Tu te demandes qui sont ces quatre
petits animaux turbulents en short qu'on te jette en patûre, et tu
reluques calmement. On est mignonnes, hein ? Déguisées comme les
danseuse de Fred Durst version Tarn ? Méfie-toi, l'hydre. A la fin du morceau, j'ai trois minutes pour me changer et venir te narguer...
22:45. "Marche à l'Ombre", revu à la Rancid, le Fourb
en hippie se fait malmener par les gars sur le premier couplet, sac à
dos, pétard géant à la bouche. La victime du second refrain, c'est moi. Chagasse la bourgeoise péteuse, lunettes coeur et perles, j'arrive dédaigneuse, comme si je vous méprisais, tas de jeunes cons, puis Slobi
me secoue le patrimoine et je compose une sortie affolée qui termine
tout droit dans le rideau de la scène. Je reviens backstage morte de
rire. Mais ça, c'était la récré.

22:47. Autour des trois autres meufs de montrer ce qu'elles sont
venues faire à Corsept. D'un coup, elles déboulent tout en latex,
masquées, talons pointus spécial torture des sens, pour botter le cul de
dix esclaves tirant sur scène l'énorme Steinway sur lequel Slobodan
va jouer au piano l'intro d'"Antisocial". La moyenne annuelle
d'érection en Loire-Atlantique connaît une inflation subite. Du moins
les cinq secondes que j'en vois, fort occupée à me changer et à mettre
mon serre-taille à l'envers. Tant pis, c'est zguen.
Slobi mélange allègrement les accords d'un vieux Metallica au morceau de Trust, chante seul comme un Patrick Bruel sous crack.
Quelques minutes après, le piano repart, Slobi n'en a évidemment
pas joué une seule note en vrai, et nous sommes de nouveau tous
ensemble, les garçons jouent façon hard rock, nous quatre sommes à nos
micros, corsetées, outrageuses et ravies.
22:55. Sur scène, Opium envoie "Le Sud" et "Qui c'est
celui-là", un bref instant, je me rappelle de penser à eux aussi, de
leur envoyer de bonnes ondes pour qu'ils tiennent sans souci, sans corde
qui casse ou foulure ou... Bon, stop Chagasse, t'es pas leur mère. Surtout pas avec la tenue que tu tentes d'enfiler en ce moment même.
Ma Némesis. Le trikini pailleté. Un grognement du loup gris dans mon
ventre, couché, donc je demande à Perrine de serrer les lacets aussi
fort que possible, accroche les pompons à des doigts bien blafards, et
rejoint les Opiumettes derrière la batterie, derrière le rideau. Machine
va balancer son solo de batterie et on doit faire les pompomgirls
décadentes. Je hais ce maillot, je hais ces pompons, ah tiens le temps
de penser, je suis sur sur le pratos en haut, aveuglée par la poursuite,
à moitié nue devant huit mille personnes. Merde, merde... DANSE !
Et j'ai mal aux bras. Et je voudrais fendre l'air comme Klodia devant, mais je n'ai pas assez de muscles. Le solo de Machine comprend le début de "Territory", de Sepultura, qui me rend enragée depuis dix ans, je veux assurer, mais ce maillot va laisser échapper un sein, je vais avoir l'air de Sophie Marceau à Cannes, je déteste Sophie Marceau, ses Majimèches vanille-cacao et sa filmographie minable, tiens prends ça Sophie Marceau,
mange mes poings pleins de pompons dans ta bouche maigre, et le temps
que je la bastonne, c'est bon, on peut retourner au frais backstage.
Merci Sophie Marceau.
23:10. Jogging, T-Shirt Opium lacéré, baskets. Il est temps
d'aller faire sa fête à Lorie, autre bouche maigre. Nous arrivons sur
"j'ai besoin d'amour" en pestes 90', balancant des nananana insolents au
micro. Du coin de l'oeil, j'en vois quelques centaines qui rigolent.
Refrain, choré : scandaleux. Je me souviens du fou rire général dans le
jardin de Slobi un mois auparavant, à mimer fessées, deepthroat et cassage de pattes arrière sur le refrain sucre candi de la pauvre Lorie. Impossible de regarder les filles sans me mettre à rigoler.
23:15. Quelques instants de calme backstage pour Coeur, Klodia et moi, tandis que Von Wild
ira jeter des douceurs au public sur "Les Sucettes". Chérie je ne t'ai
pas regardée, excuse-moi. J'étais trop occupée à m'en griller une en
déchirant un peu ma prochaine tenue pour avoir l'air plus crédible. Un
moment particulier du set approche: le rappel. Après "T'as beau pas être
beau", ca sera le début d'un long moment de folie sur vingt minutes, je
l'attends, cigarette aux lèvres, la basse de Xumin en bandoulière, pas loin de la console retours.
23:30. Début du rappel. Tronço à côté de moi, parfaitement zen, planqué sur un côté, guitare branchée à la main. Slobodan
revient en peignoir, explique à huit milles têtes hurlantes que les
autres zicos ont fini leur journée de taf mais qu'il veut bien en faire
une tout seul. Il vire le peignoir, et très franchement, quand j'imagine
ce que lui, mâle, doit ressentir à ne porter qu'un string et des
jarretelles, mon trikini me fait moins mal partout. On les a planqué
sous des nuisettes à la Courtney Love pour notre passage sur "Aline". Klodia
sort d'un côté de la scène pourvue d'une Fender, pour donner le la à
notre chanteur esseulé. Puis j'arrive, nonchalante, non pas sur ma
minuscule estrade, mais biiieeeeeen devant, au micro de Tronço, avec ma basse. Puis Von Wild et Coeur
débarquent, nous avons trois guitares et une basse sur scène, où est le
problème ? On la joue, point barre. Et d'un coup de pédalier, j'envoie
la disto dans la gratte de Tronço et c'est parti pour le meilleur moment de ma vie.
Je vole. On triche. C'est du air band, les gars. On ne joue pas, ce sont Tronço, Forest et Xumin
qui jouent depuis les coulisses, nous avons embarqué du matos pas
branché et nous faisons illusion trois minutes, trois putain de minutes
orgasmiques que je vis egoïstement, je ne regarde que vous tous en face,
je hurle dans mon micro, on est neuf crétins à reprendre "Aline"
version Distillers, mais là je suis seule au monde, sous un
chapiteau haut comme un gratte-ciel, vous êtes un océan colérique, ma
basse est un bodyboard, je lis dans vos yeux que vous êtes tombés dans
le panneau, et vous slammez, vous dansez, vous chantez, et j'exulte. Le
meilleur moment de ma vie.
Fin du set, il reste deux morceaux. Je ne sais plus trop ce que je fais.
La scène est envahie par les festivaliers dont on a voulu saluer tous
les efforts en leur dédiant "Si j'avais un marteau", ils sont comme des
gosses, tout le monde rigole, tout le chapiteau reprend les wohoohooho en choeur, on fout un bordel de tous les diables. J'ai vos visages à tous en persistance rétinienne, Coeur, Von Wild, Klodia, Xumin, Forest, Machine, Tronçonneur, Slobi. Je nous entend hurler du Ramones, Bérurier Noir, NoFX, Clash, Dead Kennedys, Parabellum.
Grondement de l'hydre enfin repue, ses sourires, canon à confettis,
fraîcheur d'une douche de champagne, et vos mains, vos regards flous, et
cette clameur, ces applaudissements que j'ai du mal à entendre
tellement ils me paraissent trop beaux pour êtres vrais...
Tard dans la nuit - Je reprends mes esprits. Etant crevée, bien soûle
et pleine de bleus, on m'a collée d'autorité dans un bon bain moussant.
Six mois de doutes, une semaine de travail et une heure et demie de
folie totale viennent de se terminer. Huit personnes qui étaient soient
des amis, soit des inconnus, m'ont fait confiance et ça a été
réciproque. Des dizaines de personnes se sont défoncées pour faire
savoir qu'on allait jouer, pour nous nourrir, nous loger, nous
sonoriser, nous éclairer. Et des milliers de gens sont venus nous
écouter et nous filer leur énergie.
Petite, je sautais sur mon lit en écoutant le 45 tours de "Twist and Shout" des Beatles.
Mon adolescence, je l'ai passée dans ma chambre, les doigts en sang sur
une vieille Epiphone à jouer du metal. Et un beau matin, il y a cinq
ans, timidement, j'ai mis un pied dans ce monde. Les assos du coin, les
flyers par paquets de cinq cent, la promo Myspace, les EPs, les splits
cds, les tremplins, les radios alternatives, et à chaque pas, une envie
singulière grandissait : arriver à la dernière case du jeu, sur scène.
Même juste pour un tour.
Horoscope Scorpion: la gloire et un homme ? ma gloire, c'est tout
simplement vos huit mille visages joyeux face à nos bêtises, et l'homme
est en train de me frotter le dos dans un bain moussant, tard dans la
nuit. Je ne sais pas encore ce qu'il adviendra des deux. Peut-être qu'il
faut pas chercher à savoir. Juste savourer.
You've gotta make your own kind of music
Sing your own special song
Make your own kind of music
Even if nobody else sings along.
(Elliott Mama Cass)
Merci à Opium Du Peuple (Slobi, Tronço, Xumin, Forest et Machine), les Opiumettes (Melle Coeur, Docteur Von Wild, Klodia Sparling), nos petits boloss habiles (Le Fourb', Sylvicious, Benji Bastier, Sergent Vitez, Dav O'Malley), nos bonnes fées (Perrine, Angela, Jif), Kalchat, Ultra Vomit, toute l'équipe du festival Couvre-Feu, le staff de Metal Sickness, et toi qui as lu, toi qui y étais, toi qui l'as vécu avec nous... MERCI!








