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Certains disques sombrent dans l'oubli, d'autres deviennent cultes. Ce premier opus de Liquid tension Experiment fait incontestablement partie de la deuxième catégorie et il reste encore aujourd'hui une référence incontournable dans le monde du metal prog (et du prog plus généralement).
Pourquoi ? Simplement parce qu'il représente l'essence même de cette musique, à savoir réunir des musiciens doués, dotés d'une technique très au dessus de la moyenne, et les laisser utiliser ces capacités pour se pousser mutuellement dans leurs derniers retranchements et créer des pièces musicales sans aucune barrière préalablement établie. Une sorte de saut dans l'inconnu débouchant (forcément) sur de l'inédit.
La genèse de ce disque est, elle aussi, venue tout droit d'une autre époque. Celle où le label Magna Carta offrait à certains artistes la possibilité d'assouvir leurs phantasmes créatifs. Ainsi, Mike Portnoy (dois-je vous rappeler, batteur de Dream Theater groupe à l'ascension irrésistible en cette fin de 90's malgré de gros soucis relationnels internes) se voit proposer d'enregistrer un disque avec les musiciens de son choix. La petite histoire prétend que son premier choix de guitariste était Dimebag Darrell mais qu'un contretemps contraint ce dernier à se désister au profit de John Petrucci. Pour accompagner les deux compères, le choix se porte sur Jordan Rudess (Dixies Dregs) aux claviers et sur Tony Levin (Peter Gabriel, Yes, King Crimson entre autres) à la basse (mais surtout au Chapman Stick, une sorte de monstruosité avec plein de cordes, sorte de croisement improbable entre une contrebasse, une guitare et une harpe). Une dream team qui a devant elle un défi assez simple à résumer : composer et enregistrer un opus complet en une semaine ! Fastoche !
Ce qui peut sembler totalement inhumain pour un assujetti social normalement constitué n'effraie nullement nos quatre gaillards, qui vont non seulement y parvenir (et encore, Petrucci s'absentera trois jours pour assister à la naissance de son premier enfant) mais produire un disque événementiel, une de ces galettes dont on peut encore se demander après plus de dix ans, comment une telle musique peut germer dans un esprit humain !
Alors soyons direct, pour les réfractaires à la démonstration, au déballage technique, "à la masturbation virtuose" diront les plus méchants, cet album sera une longue, une interminable torture. Des descentes de manches, des roulements à n'en plus finir, des cavalcades sur claviers, tout ici est orgiaque et conçu pour faire mal à l'amateur aux doigts engourdis ! Pour les aficionados du genre par contre, ce ne sera que bonheur et volupté, effarement et incompréhension aussi devant tant d'aisance, de symbiose.
Ce disque est évidemment totalement incontournable pour les fans de DT puisqu'il préfigure bien l'évolution de la musique du combo avec l'arrivée de Jordan Rudess (et son association diabolique avec Petrucci). Il permettra aussi aux fans de prog technique de profiter d'une version de DT amputée d'un James LaBrie qui n'a jamais fait l'unanimité autour de sa voix.
Que dire de la musique, si ce n'est qu'elle contient quelques uns des passages les plus incroyables jamais créés par ces larrons (Tony Levin s'intégrant à ce puzzle démoniaque avec une jubilation non feinte) mais aussi des instants de pure beauté ("State Of Grace" est déconcertante de simplicité et de splendeur). Ce disque permet aussi d'entendre réellement les musiciens rire et s'amuser (ainsi, sur "Chris And Kevin's Excellent Adventure" ils sifflent, éclatent de rire, font des bruitages qui sont mélés à la musique).
L'opener "Paradigm Shift" est une tuerie sans nom, partant dans tous les sens et pourtant très bien construite. Quasiment neuf minutes d'acrobaties, de ralentissements, de redémarrages pied au plancher etc. Monstrueux ! ! !
Une des grandes qualités de cet opus, c'est sa variété. Du metal prog, du prog ambiant, du fun, du simplement beau, du jazzy (C'te groove sur "The Stretch" ! La basse est énorme !) il y en a pour tous les goûts (Euh, non à bien y réfléchir, pour les die hards de black et de grind, il n'y a pas grand-chose !). Avec un tel programme, on se dit que le chant n'est vraiment pas indispensable quand l'excellence de la musique atteint ce degré de perfection. "Kindred Spirits" devrait aisément vous filer des frissons (et peut-être regretter que Jordan Rudess ne s'exprime pas plus souvent dans ce registre émotionnel).
Tout dans cet opus transpire le talent et une certaine forme d'innocence (loin des contraintes marketing qui ont depuis englouti les participants). Juste du plaisir et une forme de travail qui, loin de paralyser, a libéré leur énergie créatrice. Pour preuve, l'improbable bœuf qui clôt l'album. "Three Minute Warning" n'est pas vraiment un morceau, mais plus une jam qui dégénère (28'31'' tout de même !) tellement que le groupe continue de jouer alors qu'il n'y a plus de bande pour enregistrer et que seul le minidisc de Mike Portnoy capte les dernières minutes (d'où un changement de qualité sonore) [Note pour les plus jeunes : bande, minidisc, sont des termes aujourd'hui désuets mais le premier a longtemps constitué l'ordinaire des studios d'enregistrement, quant au second, il fut en son temps une révolution technologique ! Ah oui, studio d'enregistrement : autrefois, c'était le seul endroit pour immortaliser ses créations musicales !]
Bref, en un mot comme en cent, ce premier opus de Liquid Tension Experiment constitue un must absolu pour tout guitariste, batteur, claviériste ou bassiste (ça fait déjà pas mal de monde) mais aussi pour tout amateur de musique moderne un tant soit peu aventureuse. Il n'aura qu'un seul successeur, l'intégration de Jordan Rudess dans DT rendant la poursuite de l'aventure LTE peu pertinente. Il reste comme le témoignage trop rare d'une vraie prise de risque musicale. Mais ce qui n'aurait pu être qu'un plaisir narcissique et égocentré se révèle au final une offrande musicale d'une immense richesse, la porte ouverte vers une nouvelle orientation dans laquelle DT s'engouffrera avec "Metropolis Part 2, Scenes From A Memory"
- John Petrucci (Guitare)
- Jordan Rudess (Claviers)
- Toni Levin (Basse)
- Mike Portnoy (Batterie)
- Paradigm Shift
- Osmosis
- Kindred Spirits
- The Stretch
- Freedom Of Speech
- Chris And Kevin's Excellent Adventure
- State Of Grace
- Universal Mind
- Three Minute Warning











